es-selèmou 3aleykoum

On* a lu "Baas et Islam en Syrie" de Thomas Pierret... et le livre nous* a globalement déplu à cause de sa pauvreté en informations utiles. Le livre avait été acheté pour connaître l'attitude répressive de la famille Assad vis-à-vis de l'Islam et, à l'intérieur de cette question, la posture schizophrénique d'Al-Bouti, l'homme capable d'écrire des essais pour défendre notre religion face à l'offensive intellectuelle matérialiste tout en soutenant Hafez puis Bachar al-Assad. Ce bouquin, version grand public d'une thèse universitaire, n'apporte pas toutes les informations espérées pour la bonne et simple raison que son auteur n'est sans doute pas musulman, même si sa connaissance de l'Islam est quelquefois impressionnante. C'est le problème de toute la production intellectuelle de non-musulmans autour de l'Islam : ces penseurs gardent toujours un point de vue d'incroyant qui leur fait grossir des détails sans importance ou, au contraire, passer à côté de l'essentiel ou encore mal interpréter les faits. Ainsi, Al-Albani (ra) n'y fait l'objet que de quelques lignes, alors que le traitement de l'attitude du clergé ach3arito-soufi, certes dominant intellectuellement en Syrie, est au contraire excessivement détaillé ; tellement détaillé qu'on doit avouer avoir sauté des lignes pour finir plus vite ce pavé de 293 pages. Au sujet de l'auteur, on peut légitimement penser qu'il bénéficie d'appuis dans le milieu du Renseignement tant sa connaissance de l'Islam peut être fine et sa capacité à décrocher des entretiens avec des figures de l'Islam syrien étonnante. Par ailleurs, il écrit dans un français savoureux.

Relayons ici et en vrac ce qui vous intéressera, vous évitant ainsi une longue lecture :
- le clergé ach3arito-soufi syrien est plus en guerre contre le salafisme que contre les ennemis de l'Islam ;
- politiquement, les ach3arito-soufis tolèrent assez bien la gouvernance des al-Assad, tant qu'ils peuvent construire des écoles et avoir la main sur le ministère des affaires religieuses ;
- l'enseignement ach3arito-soufi est relativement laïc, du moins s’accommode assez bien de la laïcité ;
- face aux dénonciation par les salafistes des pratiques et croyances déjantées des soufis, ces derniers ont lancé une contre-offensive en dénonçant eux-mêmes leurs pratiques les plus déjantées, en "justifiant" d'autres par les Textes, en décidant de mieux cacher à la connaissance du grand public les cérémonies soufies, pleines de polythéisme et de pratiques novatrices, pour les garder à la connaissance exclusive d'une élite préalablement initiée ;
- Al-Bouti était un homme orgueilleux, élitiste, mondain (dans son sens franco-français d'amateur de la compagnie des hommes de l'élite) avide de médiatisation, crédible dans le milieu musulman par son érudition et sa volumineuse production littéraire, participait à des cérémonies soufies frappadingues (auxquelles il servait donc de validateur scientifique par sa seule présence), était proche du Pouvoir notamment sous la présidence de Hafez, jaloux de toute personne s'approchant du président, jaloux de son rival dans l'hégémonie savante Youssef el-Qaradhawi, déçu d'être relativement tenu à l'écart par Bachar, soudait les Syriens autour de régime assadien au nom de la "défense de l'Oumma" et de la lutte contre "le complot sioniste", était nécessairement tenu par le régime syrien à cause d'inavouables petits secrets, mais capable ponctuellement de simuler une certaine indépendance en ayant des mots critiques (quoique superficiels et vagues) vis-à-vis du Pouvoir ;
- le Pouvoir syrien est passé maître dans la gestion des contraires, phénomène politique consistant à soutenir deux mouvements en apparence opposés, en l'espèce à permettre la libre expression des prédicateurs de l'apostasie et délivrer un permis de construire pour d'une école islamique, ou laisser un mouvement féministe se déployer dans le pays et laisser al-Bouti dénoncer ce mouvement féministe, pour au final apparaître comme étant équilibré, à la recherche de l’intérêt général, démocrate, mais en réalité dans la posture déséquilibrée du "cinq minutes pour les Juifs et cinq minutes pour Hitler" selon le bon mot de Jean-Luc Godard.

On finit cet exposé en livrant un passage traitant de l'habilité du régime syrien à gérer des mouvements contraires et du contorsionnisme ridicule d'un al-Bouti tiraillé entre sa crédibilité religieuse et son allégeance au Gouvernement.
À la veille des révolutions arabes, les relations entre le régime et les oulémas sont donc au plus bas. Ainsi, durant le ramadan 2010, pour la première fois depuis des décennies, le président n'organise pas de cérémonie de rupture du jeûne en l'honneur des hommes de religion. Au même moment, al-Buti subit un véritable affront personnel puisque, non content de rejeter sa demande que soit censurée une série télévisée jugée offensante pour les musulmans, le président honore publiquement les réalisateurs nationaux, dont l'auteur de la série incriminée.
À l'appui de sa requête de censure télévisuelle, al-Buti avait évoqué une "vision" qui lui était venue, celle d'une "colère divine ravageuse emplissant l'horizon". En Décembre 2010, il croit trouver la confirmation de cette prédiction dans le fait que les pluies hivernales se font toujours attendre, aggravant encore la terrible sécheresse que connaît le pays depuis 3 ans. Par conséquent, lorsque le Gouvernement annonce l'organisation de rogations (istisqâ'), le cheikh kurde objecte publiquement que celles-ci ne seront pas valides tant que perdureront les "injustices, dont en particulier la diffusion de séries télévisées irréligieuses et les mesures prises contre le port du niqâb. Malheureusement pour le vieux savant, les éléments ne sont pas de son côté : répondant sans tarder aux invocations s'élevant des mosquées syriennes, le Tout-Puissant recouvre Damas d'un manteau de neige d'une épaisseur sans précédent.



* Note stylistico-culturelle. Contrairement à la langue arabe, l'usage du pluriel pour désigner une seule personne, moi en l’occurrence, sert pour l'auteur à s'effacer dans un collectif imaginaire pour livrer sa pensée plutôt que sa personne, pour se faire modeste, Ce pluriel de modestie évite le « moi » et le « je » que la culture française déteste. Dans ce même but d'éviter de parler de soi, on utilise des tournures impersonnelles (« le livre avait été acheté ») Ce « nous » et ce « on » sont donc l'exact contraire du pluriel de majesté arabe utilisé par Allah dans le Coran. Cet usage soudain de formule au pluriel nous a permis d'adopter un ton sérieux et distant pour traiter d'un livre sérieux. Nous tenions à le préciser pour nous éviter toute critique venant de gens qui, méconnaissant les différences d'usage entre le pluriel arabe et le pluriel français, auraient pu penser que nous étions devenus subitement orgueilleux.